La tentative actuelle de l’apoïsme de livrer aux ennemis l’ensemble de la lutte kurde sous une seule bannière révèle très clairement la politique d’effacement du Kurdistan élaborée depuis longtemps par les États occupants du Kurdistan.

  Le scénario que j’envisage est le suivant : les États de la région et les services de renseignement internationaux qui y opèrent librement se seraient réunis afin de recruter et de façonner un dirigeant. Ils lui auraient fourni tous les moyens nécessaires ainsi que des sources d’armement, en se disant : « Créons, par l’intermédiaire des occupants, une organisation de façade. » Ils auraient ensuite ouvert des branches de cette organisation dans les autres États occupants afin de donner l’impression qu’elle était véritablement kurdistanaise. Puis, au début de la deuxième période de trente ans, ils auraient livré le dirigeant qu’ils avaient créé au plus puissant des occupants, tout en veillant à ce qu’il conserve son statut de chef.

  Qu’est-ce que cela aurait permis ? Un peuple dont le dirigeant est prisonnier de l’ennemi est lui-même entièrement captif. Car son dirigeant ne peut plus jamais parler de son plein gré : il ne parle que lorsque l’ennemi le permet, et c’est l’État qui décide de ce qu’il dira. L’ennemi peut ainsi faire dire ce qu’il veut à ce dirigeant présenté comme prisonnier et, selon ses besoins, le mettre au service de ses affaires intérieures, l’utiliser directement contre les Kurdes ou au profit du pouvoir. Les exemples sont si nombreux que je pourrais en citer des milliers.

  L’ennemi fait écrire des livres et des contes à ce dirigeant captif. Par ces ouvrages, il pousse l’ensemble de la base et les nouvelles générations à l’admirer. Puis, un jour, il déclare : « Je vais m’asseoir avec votre dirigeant et faire la paix ; vous devez, vous aussi, déposer les armes. » L’organisation, qui depuis des années n’a même pas essuyé la poussière de ses armes, met alors joyeusement en scène, au cours de cérémonies, un théâtre où elle les brûle.

Mais cela ne suffit toujours pas. Une victoire dans un seul domaine pourrait-elle satisfaire les occupants ? Jamais. Ils déclarent alors : « En Syrie aussi, vous avez du pétrole, des soldats, des forces armées, un espace démocratique et votre Rojava. Vous allez également dissoudre tout cela et prêter allégeance aux restes de Daech, qui ont massacré des milliers des vôtres il y a des années. » Et qui accepte cet appel en souriant et en célébrant, qui dit oui et signe tandis que des Alaouites sont massacrés dans une autre partie de la Syrie ? Bien sûr, « l’enfant Mazlum » : le prétendu fils spirituel du dirigeant captif, dont on ignore quelle qualité lui aurait valu le grade de général.

  Est-ce une coïncidence ? Pensez-vous vraiment que tout cela pourrait se produire sans le contrôle et les plans des occupants et des ennemis ?

  Ne soyez pas naïfs. Rien ne se produit sans plan au Moyen-Orient. Les plans y sont élaborés par ceux qui possèdent un État : les Arabes, les Perses et les Turcs, qui colonisent les Kurdes depuis des siècles. Qui, en revanche, ne décide de rien ? Les généraux lâches qui, malgré des centaines de milliers de soldats, livrent un pays sans défense aux restes de Daech ne décident de rien. Les organisations captives, dont chaque souffle dépend de l’autorisation de l’État ennemi, ne décident de rien. Un peuple qui ne s’appuie pas sur ce qu’il croit, sait, étudie et débat lui-même, mais se soumet à une culture d’allégeance et de féodalisme et croit toujours celui que l’on glorifie et que l’on craint, ne peut lui non plus rien décider ni rien obtenir.

  La même chose s’était produite il y a cent ans. Lorsqu’un Royaume du Kurdistan fut proposé aux dirigeants de l’époque, les chefs kurdes, qui avec leur mentalité féodale ne savaient rien faire d’autre que jouer aux petites principautés, préférèrent devenir gouverneurs de l’État turc meurtrier. Aujourd’hui encore, de prétendus généraux disposant de la puissance nécessaire pour mettre à genoux toute la Syrie, voire le Kurdistan du Sud, et pour renverser l’État iranien meurtrier grâce à des coopérations au Rojhilat, ont préféré devenir vice-ministres et conseillers des restes de Daech.

  Rien d’autre ne me vient à l’esprit que de dire : « Honte à eux. » Je n’ai même pas envie de leur cracher au visage. Je ne veux ni les maudire, ni les entendre, ni les voir. Pourtant, parce que je rêve d’avoir un Kurdistan et que je lutte pour cela, je suis touché par ce qui se passe : par la manière dont l’apoïsme et ses serviteurs livrent aux ennemis les gens qui, comme moi, rêvent du Kurdistan.

  Ce qu’ils détruisent aujourd’hui n’est pas seulement le Kurdistan dont je rêve. Ce sont les rêves des 27 000 martyrs, chiffre qu’ils proclament eux-mêmes depuis des années, mais aussi ceux des personnes torturées, abattues injustement, marginalisées et brûlées.

  L’apoïsme a offert une immense victoire aux ennemis. À moins d’un miracle, nous, les Kurdes, avons subi une grande défaite au cours de ce siècle…